dimanche 19 octobre 2014

Éloge funèbre du Président Jean-Claude Duvalier par l'Ambassadeur Fritz N. Cinéas

Source: haitilibre.com, 14 octobre 2014


Mon cher François Nicolas,
Ma chère Michèle Anya,
Madame Michèle Bennett
Mesdames Marie Denise et Simone Duvalier,
Madame Véronique Roy,
Monsieur le Président et Madame Prosper Avril,
Monsieur le Président Boniface Alexandre,
Messieurs les Anciens Ministres, Grands Commis de l'État, Militaires et Civils durant le Gouvernement du Président Jean-Claude Duvalier,
Colonel Joseph Dominique Baguidy,
Chers parents, amis et collaborateurs du Président Jean-Claude Duvalier
Mesdames, Messieurs,

Il m'échet l'insigne honneur ce matin , de saluer le départ d'un homme, au destin exceptionnel, qui fut à la fois pour plusieurs d'entre nous ici présents, un père, un époux, un frère, un ami et notre Président. Cet homme qui, à l'âge de 19 ans, sans le désirer, voire l'ambitionner, devenait, dans la nuit du 21 au 22 Avril 1971, le Neuvième Président à vie de la République, nous a laissés le Samedi 4 Octobre, à l'âge de 63 ans.

Né le 3 Juillet 1951 à Port-au- Prince, le Président Jean-Claude Duvalier était le quatrième enfant du couple formé par François Duvalier, Docteur en Médecine, et sa légitime épouse, Simone Ovide, infirmière.

Unique garçon de la famille, le jeune Jean-Claude est choyé par ses parents et en particulier par son père qui le couvre de son affection. La famille vit à la ruelle Roy, un quartier relativement aisé à l'époque. Le père, Docteur en Médecine, ancien Ministre de la Santé et du Travail du Gouvernement du Président Dumarsais Estimé entre 1946 et 1950 est, à la naissance de Jean-Claude, Médecin Consultant à la Mission Sanitaire Américaine, qui deviendra dans la suite, le Service Coopératif Interaméricain de Santé Publique, fonction qu'il occupera jusqu'en 1954, avant de prendre le maquis pour persécutions politiques.

En 1957, à l'âge de six ans, Jean-Claude débute ses études primaires à l'École Monseigneur Jean Marie Guilloux dirigée par les frères de l'Instruction Chrétienne, le meilleur établissement primaire de la Capitale. En 1959, Il entre à l'Institution Saint Louis de Gonzague dirigée par les mêmes religieux. Lors des difficultés survenues entre le Gouvernement et l'Église Catholique en 1961, le Président Duvalier décide, pour des raisons politiques, de placer son unique fils au Nouveau Collège Bird, très en vogue à l’époque, mais Jean-Claude retournera à Saint Louis de Gonzague après les évènements d'Avril 1963, une bien triste période. Toutes les années de l'adolescent se passent tranquillement. En 1970, ses études classiques terminées, Jean-Claude entre à la Faculté de Droit.

A la mort de son père, le Docteur François Duvalier, huitième Président à vie de la République, survenue le 21 Avril 1971, Jean-Claude, à la faveur de la Constitution, prête serment comme le Neuvième Président à vie d'Haïti.

Mesdames, Messieurs,

L'homme était d'une éducation soignée. Ceux qui l'ont connu peuvent en témoigner. De tempérament froid, il était incapable d'une impolitesse. Courtois, il n’élevait jamais la voix. De sa bouche jamais ne sortaient que des propos d'un gentilhomme calme et civilisé. Ces derniers temps, son allure était déjà celle d'un penseur et son visage commençait à refléter la beauté de la sagesse.

Au pouvoir, a-t-il manqué d'énergies ? S'est-il laissé mener, entrainer par des thuriféraires ? S'est-il laissé prendre aux pièges par des collaborateurs sournois ? A-t-il été un tolérant ? A-t-il été faible face aux exactions commises par certains de ses amis et partisans ? S'est-il parfois préoccupé à cause de son jeune âge, davantage aux plaisirs de la vie qu'aux affaires de l'État ? Aurait-il placé trop de confiance en certains collaborateurs ? Aurait-t-il laissé trop d'autorité aux Forces de l'Ordre ?.....
 
Il est encore trop tôt pour que le jugement de l'histoire fasse la part des responsabilités. Le Chef reste toujours, aux yeux de tous, le principal Responsable des erreurs commises sous son administration. Que je sache, Jean-Claude Duvalier n'a jamais publiquement déclaré que telle erreur, telle faute commise durant son passage aux affaires de l'État avait été celle de collaborateurs empressés, de partisans zélés. Contrairement à ce que la Presse reproduit parfois, il avait publiquement accepté ses erreurs et s'était excusé auprès du Peuple. A son retour en Haïti le 16 Janvier 2011, il avait fait cette déclaration, reproduite par Le Figaro du 22 Janvier 2011, je cite:

«Je saisis aussi cette occasion pour exprimer, une fois de plus, ma profonde tristesse à l’endroit de mes compatriotes qui se reconnaissent, à juste titre, d’avoir été victimes sous mon gouvernement. »

Les injures dont il a été accablé, les doit-il seulement à Lui même ? L'histoire jugera.

Quoi qu'il en soit, quoi qu'on puisse dire pour et contre Jean-Claude Duvalier, on est forcé de convenir que dans cette foule de libelles, de diffamations et de critiques aussi bien que d'éloges et d'apologies relatives au neuvième Président à vie d’Haïti dont nous saluons, avec émotion, le départ ce matin, on ne voit d'un côté qu'une partialité scandaleuse dictée par la passion, et de l'autre des louanges, des dithyrambes si outrés que la vérité se trouve étouffée sous l'exagération de l'enthousiasme, de la haine ou de l'admiration.

On répète souvent que les hommes politiques valent beaucoup plus pour ce qu'ils ont tenté que pour ce qu'ils ont fait. Il est bon de rappeler ici, à titre d'exemple, que le Président Jean-Claude Duvalier est le premier à avoir mis en place les structures légales pour l'instauration des partis politiques et de la fonction de Premier Ministre, c'est a dire, Chef de Gouvernement.

Mais laissons au temps qui est le grand facteur, la tâche de le juger car la critique, comme disait Chateaubriand, n'a jamais tué ce qui doit vivre et l'éloge, non plus, n'a jamais fait vivre ce qui doit mourir.

Sur ses épaules sont tombées de nombreuses charges, de nombreuses fautes qu'il n'avait pas commises et dont la responsabilité correspond aux marâtres de la flatterie et de l'intrigue qui profitèrent de sa jeunesse et de sa bonne foi, jouant sur les passions naturelles d'un jeune homme qui aimait intensément les joies de la vie.

Maintenant transformé par les attributs que confère le mystère aux élus, par le sommeil dont Vous ne vous réveillerez jamais, Vous rentrez, Monsieur le Président, dans la voie de l'infini, de l'inconnu et de l'immortalité.

Mon cher François Nicolas,
Chère Michèle Anya, Chère Michèle,
Très chers parents éprouvés,

Daignez recevoir, par ma voix, les sympathies des collaborateurs, amis et de tous ceux et celles qui pleurent le départ du Président Jean-Claude Duvalier. Que le Seigneur le reçoive en son sein et que ses restes périssables, en se métamorphosant au delà de la matière palpable, puissent contribuer à vivifier ce sol natal qu'il a tant aimé et que la conscience citoyenne continue à se nourrir du calcium et de l'énergie de son corps pour l'enrichissement de la terre d'Haïti.

Adieu , Monsieur le Président,
Nous ne vous oublierons pas ! »
Dr. Fritz N. Cinéas
Ambassadeur d'Haïti,
Le 11 Octobre 2014

Oraison funèbre de Michel Lamartinière Honorat par le Professeur Daniel Supplice

Source: radiotelevisioncaraibes.com, 16 septembre 2014


Bonjour,

    En général, quand on prend la parole dans de pareilles circonstances c’est pour encenser la mémoire de celui qui au bout de son parcours physique gît reposé, sans souffle ni voix dans sa bière.

    Ce n'est pas ce que je vais faire puisque entre le professeur d'histoire compétent, l'ethnologue avisé, l'homme politique lucide, le citoyen honnête, le père attristé par la mort d'un enfant lâchement assassiné ou celui qui a été pour moi le père que je n'ai pas eu le temps de jouir, entre ces diverses personnalités je ne saurais qui choisir ni pourquoi.

    Mama, je sais que tu aurais souhaité partir sans bruit comme tu avais vécu ces dernières années, entre tes réflexions, tes livres, tes écrits secrets, tes parents, tes amis. Mais je respecterai mon engagement envers toi et, comme promis je prends la parole en ta présence et en public pour la dernière fois pour te dire simplement que tu vas nous manquer, tu vas me manquer.

    Toi et moi sommes de la même école, Aline Duplessis-Rameau, ma grand'mère aurait dit que nous sommes de la même race d'hommes, cette race en voie de disparition qui a ce pays sous la peau et qui souffre profondément de  l'irresponsabilité des élites, de l'indisponibilité de la classe moyenne, de l'indigence de la classe politique et du maintien dans l'ignorance programmée du Peuple des bas quartiers de la zone suburbaine et des zones rurales.  Toi et moi pensons qu'il faut dire la vérité au "chef" pour sortir le pays des affres du sous-développement mais les angoissantes vérités ne plaisent pas et n'offrent malheureusement au patriote convaincu qu'un parcours du combattant stérile.

    Mama dans cet espace intemporel, indéfini, sans dimension et sans couleur, dans ce vide plein de mémoires, dans ce silence de la non existence qui sait de quoi est fait l'après ? 

    Toi et moi curieux, sceptiques, on questionnait en permanence cette nature qui nous entoure et dont nous sommes à la fois la somme et le produit...Et, qui connait l'essence et le contenu de cette nouvelle dimension dans laquelle tu es aujourd'hui plongé? 

    La raison et la science se penchent de plus en plus sur ce qui dans le passé n'était qu'un acte de foi et, le périple d'après la vie sur terre reste une grande interrogation de l'Homme de tous les temps et de toutes les cultures. Alors "pran devan" pars en éclaireur, qu'on t'ouvre la porte, entre  et, au gré de tes rencontres, touche l'éternité et:

-    Dis à Machiavel que la fin ne justifie pas seulement les moyens, ici elle justifie tout.

-    Dis à Montesquieu que l'esprit des lwas suit le rythme de l'Assotor mais que la loi n'arrive pas toujours à orienter nos esprits dans des actes réfléchis.
   
-    Dis à Karl Marx que l'antagonisme de classes n'a pas produit de révolution puisque l'inexistence de conscience de classe n'a pu engendrer que l'atomisation en clans, la désintégration de l'État, la désarticulation de l'administration publique, et un "chien manje chien"  individuel qui ne fait qu'accentuer de ce fait l'antagonisme de classes.

-    Dis à Nelson Mandela qu'un apartheid sournois et vicieux survit en Haïti et qu'aucune commission de vérité ne verra le jour ici parce que l'histoire en alternant allègrement sans égard ni sentiment le rôle du bourreau et de la victime atrophie cyniquement la vérité.

Mais surtout :

-    Dis à Jean-Jacques Dessalines que si c’est vrai que nous avons gagné la guerre pour la liberté, nous avons perdu la bataille contre la misère, [pour] l’égalité et la fraternité.  Dis-lui aussi que 210 ans plus tard les descendants de ces nègres d'Afrique n'ont toujours pas de terre et hantent toujours les mornes.

-     Dis à François Cappoix que la jeunesse actuelle ne s'identifie pas aux milliers de sacrifiés à l'hôtel de la Patrie ce 18 novembre 1803.  Dis-lui que la 5ème colonne est plus que jamais présente parmi nous, qu'elle n'arrête pas de monter en première ligne et que le fort la Crête-à-Pierrot est en  train d'être démoli et vendu pierre par pierre par la population.

-    Dis à Dumarsais Estimé qu’il avait raison quand dans son discours inaugural du 18 août 1946 il avait prédit le risque que les gardiens du troupeau se convertissent en loup. En effet, le troupeau a été décimé par le berger. Dis-lui aussi que le pavillon d'Italie n'existe plus et que personne ne va au "Bicentenaire".

-     Dis à François Duvalier que sa révolution a échoué et que ce qui reste de la classe moyenne patauge dans une misère empreinte d'indifférence, de traîtrise et de lâcheté.  Dis-lui aussi que les morts inutiles de tous les camps se demandent pourquoi ?

-    Dis à ton ami, mon père André Supplice, que la famille se porte bien, que les enfants ont des enfants qui à leur tour ont des enfants. Mais dis-lui aussi que Cabaret qui l’a vu naître et où reposent ses restes n’a toujours pas d’eau courante ni d’électricité.

-     Dis à Anténor Firmin que jusqu'à maintenant beaucoup d'hommes persistent à se croire supérieurs à d'autres hommes.  Dis-lui aussi qu'on continue de violer les livres et de  brûler les bibliothèques.

-    Dis à Leslie Manigat qu'on continue à immoler les symboles du savoir et que la mise en déroute de l'intelligence se poursuit pendant que l'ignorance continue d'être  une vertu.

-    Dis à Jacques Roumain que le soleil a brûlé la rosée et que même si les fleurs persistent à éclore la promesse des fruits est une chimère.

-    Dis à Roussan Camille que des centaines de Nedje patrouillent les rues et trottoirs de Pétion-Ville et que dans des contorsions effrénées vendent à bas prix leur adolescence et leur innocence dans des bordels fumeux comme à Casablanca.

et finalement, si tu croises Yves Massillon demande lui de te remettre le Drapeau national qui aurait dû recouvrir ton cercueil ce matin.

Mais ... viendra le jour de la revanche sur nos malheurs et, un autre soleil brillera quand Haïti remontera une nouvelle fois le podium de l'Histoire!

    Mama, quand on se rencontrera à nouveau dans ce couloir de lumière, sache que je serai content de te revoir et comme on le faisait le samedi matin, on reparlera de livres, d'histoire, du créole, de danses folkloriques, de socialisme, certainement de politique, et bien sûr d'Haïti chérie ! 


Repose en paix Mama !

Daniel Supplice
13 septembre 2014

dimanche 5 octobre 2014

Fable de Jean de La Fontaine: "L'homme et la couleuvre"

Vous pouvez d'abord cliquer sur le lien suivant pour voir et écouter:
L'homme et la couleuvre, déclamée par Fabrice Luchini (durée: 4 min 56 s)
https://www.youtube.com/watch?v=zwWtyrSKci8

Nous reproduisons ci-après le texte de la fable:

L'homme et la couleuvre

Un Homme vit une Couleuvre.
Ah ! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre
Agréable à tout l'univers.
A ces mots, l'animal pervers
(C'est le serpent que je veux dire
Et non l'homme : on pourrait aisément s'y tromper),
A ces mots, le serpent, se laissant attraper,
Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
Afin de le payer toutefois de raison,
L'autre lui fit cette harangue :
Symbole des ingrats, être bon aux méchants,
C'est être sot, meurs donc : ta colère et tes dents
Ne me nuiront jamais. Le Serpent, en sa langue,
Reprit du mieux qu'il put : S'il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
A qui pourrait-on pardonner ?
Toi-même tu te fais ton procès. Je me fonde
Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
Mes jours sont en tes mains, tranche-les : ta justice,
C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice ;
Selon ces lois, condamne-moi ;
Mais trouve bon qu'avec franchise
En mourant au moins je te dise
Que le symbole des ingrats
Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. Ces paroles
Firent arrêter l'autre ; il recula d'un pas.
Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles :
Je pourrais décider, car ce droit m'appartient ;
Mais rapportons-nous-en. - Soit fait, dit le reptile.
Une Vache était là, l'on l'appelle, elle vient ;
Le cas est proposé ; c'était chose facile :
Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler ?
La Couleuvre a raison ; pourquoi dissimuler ?
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées ;
Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
Le font à la maison revenir les mains pleines ;
Même j'ai rétabli sa santé, que les ans
Avaient altérée, et mes peines
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin
Sans herbe ; s'il voulait encor me laisser paître !
Mais je suis attachée ; et si j'eusse eu pour maître
Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin
L'ingratitude ? Adieu, j'ai dit ce que je pense. »
L'homme, tout étonné d'une telle sentence,
Dit au Serpent : Faut-il croire ce qu'elle dit ?
C'est une radoteuse ; elle a perdu l'esprit.
Croyons ce Boeuf. - Croyons, dit la rampante bête.
Ainsi dit, ainsi fait. Le Boeuf vient à pas lents.
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
Il dit que du labeur des ans
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux
Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
Force coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux,
On croyait l'honorer chaque fois que les hommes
Achetaient de son sang l'indulgence des Dieux.
Ainsi parla le Boeuf. L'Homme dit : Faisons taire
Cet ennuyeux déclamateur ;
Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,
Au lieu d'arbitre, accusateur.
Je le récuse aussi. L'arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs.
L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire ;
Il courbait sous les fruits ; cependant pour salaire
Un rustre l'abattait, c'était là son loyer,
Quoique pendant tout l'an libéral il nous donne
Ou des fleurs au Printemps, ou du fruit en Automne ;
L'ombre l'Eté, l'Hiver les plaisirs du foyer.
Que ne l'émondait-on, sans prendre la cognée ?
De son tempérament il eût encor vécu.
L'Homme trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu,
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là.
Du sac et du serpent aussitôt il donna
Contre les murs, tant qu'il tua la bête.
On en use ainsi chez les grands.
La raison les offense ; ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux, quadrupèdes, et gens,
Et serpents.
Si quelqu'un desserre les dents,
C'est un sot. - J'en conviens. Mais que faut-il donc faire ?
- Parler de loin, ou bien se taire.

lundi 11 août 2014

Haïti/ Manno Charlemagne /Konviksyon: un documentaire de Frantz Voltaire

LCDP, 11 août 2014
Mise à jour: 12 août 2014

Voici un très intéressant documentaire sur Manno Charlemagne, troubadour.
Ce travail est réalisé par Frantz Voltaire.
Pour visionner le documentaire, cliquez sur le lien suivant:

Konviksyon, durée 59 minutes.

L'article suivant d'Eddy Cavé analyse le documentaire:
Haiti-Culture: Manno Charlemagne, Konviksyon, un nouveau succès de Frantz Voltaire, Alterpresse, 31 octobre 2011.

lundi 21 juillet 2014

Haïti / Faculté des Sciences (UEH) / 40e anniversaire de la promotion FDS1974 - Discours de Promotion


Par Brunet Georges, ing.
 Port-au-Prince, 12 juillet 2014
 
En octobre 1970, sur un effectif de 65 postulants ayant brigué  l’admission en année préparatoire de la Faculté des Sciences de l’Université d’État d’Haïti, nous avons été 35 a  réussir le concours. Quatre années plus tard, en septembre 1974, le Décanat de la Faculté, avec l’accompagnement du Recteur de l’Université et du Ministre de l’Éducation  Nationale, a gradué 20 d’entre nous aux titres d’ingénieurs-architectes, d’ingénieurs civils, d’ingénieurs électromécaniciens et de licenciée en sciences naturelles.

Notre  sortie  a été suivie d’une dispersion sur plusieurs continents : l’Afrique, l’Amérique du Nord  l’Europe et bien sur Haïti, quelques uns pour des études plus avancées, d’autres pour des engagements professionnels. Trois ingénieurs de notre promotion ont même assez tôt fait le saut vers l’au-delà.

Aujourd’hui, après quarante ans, la famille que nous avons constituée au sein de la Faculté se  réunit pour commémorer notre entrée dans la vie professionnelle. A cette occasion, nous voulons saluer de façon toute particulière la mémoire de nos trois camarades, partis avant l’heure. Avec respect, avec affection, nous nommons Jean Fritz Bernadel, Philippe Guerrier et Nicolas Janvier. Ils sont partis, mais ils restent présents dans le groupe. Leur sourire nous habite comme au temps de nos vingt ans.

Cette célébration nous offre l’occasion de témoigner notre gratitude d’une part envers nos parents, d’autre part envers l’État et le contribuable haïtiens.

Issus pour la plupart de familles modestes, nous avons bénéficié tout le long de nos parcours scolaires et universitaires du soutien permanent de parents vivant souvent au jour le jour. Ils ont travaillé de leurs mains pour nous offrir un niveau d’éducation qu’eux-mêmes n’avaient pas reçu. Nous  présentons nos compliments aux camarades qui ont le bonheur d’avoir encore un parent vivant et nous saluons la mémoire de ces hommes et de ces femmes qui toute une vie sont restés debout  au pied de la montagne, les yeux rivés vers le sommet pour indiquer a leurs enfants le chemin qui mène aux cimes les plus hautes. Aujourd’hui si nous sommes responsables d’état, hauts fonctionnaires, chefs d’entreprises, professeurs d’université, dirigeants de partis politiques,  le mérite  revient largement à maman et a papa. Pour les camarades qui comme moi viennent de province, cet hommage s’étend aux familles qui nous ont  accueillis a Port-au-Prince ; sans leur appui, il nous eût  été difficile, voire impossible, de nous consacrer aux études.

A 60 ans bien sonnés, nous sommes tous ou presque tous parents et même grands parents. Nous connaissons donc bien le prix des études supérieures. Dire que nous avons passé 4 années, c’est-a-dire 8 semestres, a la Faculté sans rien débourser ; les plus doués d’entre nous recevaient même  une bourse de 100 gourdes par mois! L’État haïtien, a travers ses institutions compétentes et avec l’appui particulier de la coopération française, a tout pris en charge. Nous voulons en cette cérémonie rendre hommage au Rectorat de l’Université d’État, au Décanat et au personnel administratif de la Faculté des Sciences ; nous voulons aussi remercier l’Ambassade de France en Haïti et l’Institut français  pour la contribution des Coopérants français à notre formation en mathématiques, physique, chimie et biologie. Nous saluons la mémoire de nos professeurs disparus, nous rendons hommage à ceux qui profitent encore de la vie. Nous nommons spécialement Messieurs Hebert DAMBREVILLE, Pierre RICHE, Guy ROBART, Jean-Paul BERNIER, Maurice SALOMON, Max TIPHAINE, Roger MALBRANCHE, Jean-Jacques COICOU, Ernst LARAQUE, Lionel VIL, Fritz PIERRE-LOUIS,   René MORAVIA, Ferdinand EDOUARD, Eceler LOUIS, Yves NAZAIRE, Frank LAUTURE, Joseph ADRIEN, Alexandre GOUTIER, Gérard GOURGUE.

Le Décanat de la Faculté  se résumait a notre époque a  quatre personnes : le Doyen Maurice LATORTUE, le vice doyen Fritz PIERRE-LOUIS,  l’assistante administrative Madame Béatrice MERCIER et Monsieur HORATIUS, connu sous le nom de HORA. Nous entretenons, 40 ans après avoir quitté la Faculté, une affection particulière à l’ endroit de notre doyen et de Hora.

Doy, comme nous l’appelions, nous enseignait la trigonométrie sphérique et l’anglais technique. Au premier mois de l’année préparatoire, il nous regardait de haut, ou plutôt, il fermait les yeux pour ne pas nous voir ; il nous trouvait trop laids et nous assimilait à nos numéros d’ordre. Après les premiers tests et bons résultats, l’excès de sévérité a laissé la place à l’affection et a la générosité du grand-père qui ne ménageait pas son portefeuille pour récompenser les bonnes réponses et les meilleures copies. Monsieur Latortue nous a appris à être a la fois nobles, réservés et élégants dans nos propos comme dans nos comportements. Il nous a tenus a l’écart des turbulences politiques de l’époque et a su maintenir la Faculté en dehors de l’emprise du Pouvoir. Il nous a formés et a orienté nos carrières professionnelles. Nous lui en sommes infiniment reconnaissants.

Hora était le permanent de l’école ; il gardait les clés, assurait le ménage, distribuait le matériel ; il faisait nos courses et nous informait de l’agenda du doyen. On l’appelait Ti Doy. D’ailleurs, c’est Hora  en personne qui a remis a plusieurs d’entre nous nos diplômes d’ingénieurs en septembre 1974. A l’époque, l’effectif global de la Faculté ne dépassait pas 150 étudiants ; aussi, Hora connaissait tout le monde. Il appelait ingénieurs les étudiants des années supérieures mais désignait seulement par leurs noms les étudiants de Préparatoire ; il savait bien que ceux-là n’étaient pas encore tout à fait membres de la grande famille. Nous sommes fiers d’avoir Hora avec nous et de l’honorer de son vivant; nous le remercions pour l’appui apporté à notre formation.

Après nos études , plusieurs d’entre nous ont intégré des institutions publiques : la BNDAI, l’EDH, le MTPTC, l’INAREM, le MARNDR, la FDS ou  nous avons acquis de l’expérience et développé des savoir-faire en administration, en aménagement et équipement du territoire etc.. qui font de nous  des experts et des entrepreneurs. Nous avons ainsi beaucoup reçu de l’État et du contribuable. Aujourd’hui que sonnent déjà  les cloches de la retraite, nous avons plus que jamais une obligation de restitution. Nos retrouvailles ne doivent pas se réduire à une commémoration. Nous devrions prendre la résolution de nous rencontrer de façon régulière non pas pour de simples échanges mondains mais surtout pour débattre de nos visions respectives et proposer des voies de solutions aux défis majeurs auxquels notre  pays reste confronté.

Nous ne serons pas jugés à l’aune de nos  réussites personnelles, académiques ou matérielles, mais selon les contributions concrètes  que nous aurons apportées à réduire la pauvreté, par la création d’emplois, la production de richesses, la régénération de l’environnement, la formation et l’épanouissement des jeunes.

 L’État nous a formés pour servir la Nation, ne l’oublions pas !

Merci de votre attention.

lundi 23 juin 2014

Haïti / Toussaint-Louverture, Dessalines et Pétion personnifient respectivement: la Liberté, l'Égalité et la Fraternité.

Au moment où, à Port-au-Prince les anarchopopulistes pervertissent les idéaux de Pétions et de Dessalines, il est bon de rappeler le passage suivant de Dantès Bellegarde (*).


« L’État d'Haïti avait, dès les premiers temps de notre histoire, nettement compris sa mission politique et sociale. La «Déclaration Préliminaire» de la Constitution dessalinienne de 1805 et  les «Dispositions Générales» de la Constitution républicaine de 1806 sont deux documents que les Haïtiens ont le droit de mettre sur le même plan que la Grande Charte de l’Angleterre de 1215 et le Bill of Right de 1689, la Déclaration d’indépendance des États-Unis de 1776, la Déclaration française des Droits de I'Homme et du Citoyen de 1789 et l’American Bill of Rights de 1791.»
 «Réunis. ces deux documents forment la ·Charte des libertés haïtiennes parce qu'ils consacrent, de la façon la plus large, ces idées de liberté, d’égalité et de fraternité qui sont les conquêtes les plus précieuses de notre civilisation chrétienne.»

«II est étonnant de constater à quel point ces trois grandes idées, qui représentent l’essence même de la démocratie, trouvent leur parfaite personnification en trois de nos héros nationaux: Toussaint-Louverture incarne la liberté; Dessalines, c'est l'égalité, car en conduisant Haïti à l’indépendance, il affirma le droit d'un peuple d’origine nègre à être traité comme égal par toutes les nations du monde civilisé; Alexandre Pétion personnifie la fraternité (que nous appelons aujourd'hui justice sociale) parce qu'en fondant la «république» il appela tous les Haïtiens à participer fraternellement au gouvernement de leur pays pour leur bien-être commun et parce que, en aidant Bolivar à libérer les colonies espagnoles de cet hémisphère, il assura l'abolition de l'esclavage en Amérique hispanique et donna le premier exemple désintéressé de solidarité interaméricaine.»


  __________________________
(*) Dantès Bellegarde (1948), "Dessalines a parlé," Société des Éditions et de Librairie, Port-au-Prince, Haïti, 424 pages.

mardi 3 juin 2014

Boniface Alexandre : un homme parfait !

Par Me Winnie H. Gabriel
winniehugot@gmail.com

Source: lenouvelliste, 27 mai 2014
 
Ancien président de la République, ancien président de la Cour de cassation, professeur de droit dans différentes universités du pays, Boniface Alexandre, du haut de ses cinquante-deux ans de carrière dans l’avocature, est une véritable encyclopédie vivante. Sympathique, il nous livre volontiers un petit résumé de sa vie.
 
 
Fils d’un grand propriétaire terrien, Boniface naît le 31 juillet 1936 à Ganthier et y grandit. Il fréquente d’abord l’Ecole nationale de Ganthier en primaire, puis rentre à Port-au-Prince, pour des études secondaires au Lycée Alexandre Pétion. Son enfance est heureuse. Entre une mère aimante, une grand-mère qui le dorlote et un père respectable, il vit entouré de ses sept (7) frères et deux (2) sœurs. Tout le monde l’aime. A la maison comme à l’école, le cadet des Alexandre est sage comme une image, et échappe aux punitions. Seul petite tache au tableau, sa grand-mère lui refuse tout contact avec l’extérieur. Aujourd’hui encore, il en garde les séquelles. C’est un homme solitaire, qui n’a pas beaucoup d’amis. Le cycle secondaire bouclé, Boniface faillit entrer à l’Académie militaire qui recrutait en cette periode. Avec sa haute stature, son intelligence, il aurait aussi eu raison de n’importe quel test et serait aujourd’hui de la même promotion que des hommes tels que Roland Chavannes, Acédius St-Louis. Mais les parents posent leur veto. « On ne veut pas de militaire dans la famille.» Il doit choisir entre la médecine et le droit. Chose dite, chose comprise. Il entre à la Faculté de droit et des Sciences économiques et en 1962 décroche sa licence. C’est au Cabinet Lamarre, à la rue du Quai, qu’il fait ses premières armes, dans ce métier qu’il pratiquera jusqu'à ce qu’il décide de devenir magistrat.
 
 
Un des meilleurs juristes haïtiens
 
Maître Alexandre se hisse aisément dans la galerie des meilleurs juristes haïtiens. C’est au prix de longues heures de travail et d’études qu’il s’est taillé cette notoriété. « Depuis 1962, il ne se passe un jour sans que je ne lise un livre de droit. Au Cabinet Lamarre, des fois j’avais près de trois ou quatre affaires par jour. On me surnommait Le roi du Barreau. J’ai gagné les trois quarts de mes procès et certains se terminaient à la Cour de Cassation. Je le dis, je le redis à qui veut l’entendre, le droit positif haïtien n’a aucun secret pour moi. Même si vous me réveillez de mon sommeil, je dois pouvoir répondre à une question et ceci sans rien à consulter.»
 
Un seul cours de droit avec lui devrait vous en convaincre. Pas possible de le coller. Il semble avoir réponse à tout. La procédure civile, le droit civil, et les voies d’exécution sont ses matières de prédilection. Même s’il n’a publié aucun manuel y relatif, il les enseigne dans différentes universités de la place et à l’École du Barreau de Port-au-Prince. En 1991, Boniface Alexandre entre dans la Magistrature en tant que substitut Commissaire près la Cour de Cassation. En 1995, il est nommé Commissaire en chef du Parquet et en 2001, il remplace le Président provisoire de la Cour de Cassation. C’est ce dernier poste qui lui vaut d’être le Président de la République, après le départ de Jean-Bertrand Aristide en février 2004 comme le veut la Constitution.
 
 
« Je n’ai jamais été un homme politique »
 
Le 8 mars 2004, celui qui a toujours été le premier de la classe grâce à sa superbe intelligence prête serment en tant que Président d’Haïti. A le croire, c’est un concours de circonstance qui le place au timon des affaires de l’Etat. « Quand je suis allé à la Cour de Cassation, je voulais juste être utile à mon pays. Je me sentais assez bien préparé pour être un bon magistrat. Je n’ai jamais été un homme politique. En acceptant ce poste, j’ai servi mon pays. J’ai obéi à la loi. »
 
D’ailleurs, dès les premières minutes de l’interview, il indique : « Je ne parlerai pas de politique. » Puis nuançant un peu, il poursuit : «Je peux donner des conseils en aparté, mais jamais des consultations publiques. On n’aime pas la vérité. Dès que vous critiquez quelqu’un en Haïti, vous risquez de vous faire un ennemi. »
 
Contre toute attente, ces deux années au pouvoir sont loin d’être les plus merveilleuses de la vie de cet homme, qui a toujours été à l’abri du besoin. « A l’époque, en pleine opération Bagdad, comme on l’appelait, le palais était une véritable prison. Il y avait des soirs où l’on ne pouvait pas dormir. On tirait directement sur le Palais, de Fort National étant, paraît-il. Et on dirait que c'est ma chambre qui était expressément visée. Souvent je devais ramper comme un serpent pour traverser d’une chambre à l’autre. C’était l’enfer. Maintenant qu’il y a plus de stabilité dans le pays, cela peut être différent, mais de mon temps, c’était une vie de martyr. On m’avait conseillé de ne pas faire les élections pour rester au pouvoir. J’ai dit non. Ceci n’était pas une vie. » Ce n’est donc pas une expérience qu’il aurait refaite dans les mêmes conditions qui prévalaient en ce temps.
 
  A la retraite depuis 2006, Boniface a repris la vie tranquille qu’il aime tant, dans sa paisible maison à Delmas 75, à l’abri des regards indiscrets et du tumulte de la vie politique. Son horaire est bien chargé. « A cet âge, c’est dangereux de ne rien faire. Vous devez toujours être utile à la société. Etre en contact avec la jeunesse rajeunit également », laisse-t-il entendre. Du lundi au samedi, il dispense des cours de droit. Le dimanche dès 6 h, il se dirige vers sa ville natale pour ne revenir que le lundi, au matin. Entre une excursion à Source Zabeth ou à l’Étang Saumâtre, et la visite de ses terres en culture, il a de quoi se distraire. Outre cela, il partage volontiers ses connaissances. A longueur de journée, et ceci jusqu'à dix heures du soir, des étudiants l’appellent pour des consultations gratuites.
 
 
« Je suis un homme fidèle »
 
Enfant de chœur dans sa ville natale, Boniface Alexandre aurait pu être prêtre, s’il ne s’était laissé séduire par celle qui devint sa femme, Célima Dorcely. Native de Thomazeau, elle était en 6e et lui en 9e quand ils se sont rencontrés. « C’est ma femme qui m’a choisi. Et c’est peut-être pour cette raison que notre couple dure. Car quand une femme jette son dévolu sur vous, il ne peut y avoir de meilleur choix. » Marié en 1990, après la naissance de ses quatre enfants bien entendu et suite à quelques années de vie commune, elle reste et demeure la seule femme de sa vie. Quoiqu’il fût un brillant avocat – donc sujet à des avances – il affirme : « Je n’ai jamais succombé aux charmes d’une autre femme. Jamais de nuit hors du lit conjugal, à moins que je ne sois à l’étranger.» La fidélité semble être un héritage de famille. « Mes parents, mes grands-parents étaient fidèles, l’un à l’autre. Avec de tels exemples et ma foi chrétienne, je n’ai aucune raison de transiger sur cette valeur. »
 
C’est un romantique dans l’âme. « Je crois à l’amour, fidèle, jusqu'à la mort.» Et à ce titre, il nous rappelle une anecdote : « Mon grand-père pensait qu’il mourrait avant sa femme, mais ma grand-mère est partie la première. Ma grand-mère est morte un 15 mars, c’était la veille du vendredi saint, je crois. Le jour de la veillée, mon grand-père est allée près du cercueil et a dit «  Pa kite m non, nan yon mwa pou vin chache m » Et bizarrement cela se réalisa. Mon père est mort le 15 avril. Jour pour jour. »
 
 
« Je suis impeccable »
 
Boniface Alexandre est un sujet très intéressant et assez singulier. L’homme a des goûts simples comme tout et semble être facile à vivre. « Quand on est vieux, il faut savoir qu’on l’est ». dit-il et donc, à son âge, il est sobre. Pas de boisson gazeuse. Pas d’alcool. Le café est son seul allié. S’il n’est pas gourmand, il aime néanmoins le riz, le maïs, et le griot. Il a un penchant pour le bleu marine et le blanc – par déformation professionnelle peut-être – et était ancien fan de Racing. Sa radio, posée sur une table dans un coin dans le salon, lui tient très souvent compagnie quand il est à la maison. Il aime la musique, celle de son temps du moins. Même s’il ne va plus au bal, ni au ciné, il n’y en a plus au pays d’ailleurs. Il irait peut-être, si Triomphe ouvrait. L’orchestre Tropicana reste son groupe favori, Manno Charlemagne et Coupé Cloué viennent ensuite. Ce nostalgique du boléro, des vieux films western, ne connaît rien aux mœurs de la nouvelle génération : « Avec les jeunes d’aujourd’hui, j’ai du mal à m’accommoder. Je ne peux m’habituer avec leur rythme, ni leurs manières. »
 
Il n’a pas beaucoup d’amis, donc pas beaucoup de visiteurs. Sauf les infortunés, « Ma maison, on la prend pour une banque. A longueur de journée les gens viennent frapper pour avoir de quoi manger, de quoi payer l’écolage de leur senfants, et je n’ai pas le cœur de refuser. » L’homme possède une grande estime de lui-même. Il sait qu’il est intelligent. C’est aussi un honnête homme qui a travaillé dur pour mériter le respect de ses pairs. Même deux années près des caisses de l’Etat n’ont pu le défaire de cette intégrité. « Je me respecte. Alors que j’étais président, personne ne peut dire que j’ai prélevé un seul centime des caisses de l’État. Je me suis contenté de mon chèque. Les dossiers sont là, on peut vérifier. Mon ministre de l’Économie est encore vivant. Demandez-lui si une fois au moins je lui ai ordonné de me donner de l’argent de l’État pour mes besoins personnels. Jamais. Je ne vivais que de mes appointements. – même si ce n’était pas beaucoup –. Pas de frais. »
 
Son assurance et son acceptation pleine et entière de sa personne surprennent. Les critiques des autres –quelles qu’elles soient- ne l’atteignent pas. Et quand je lui demande son principal défaut, sans broncher il répond : « Je suis un homme impeccable ». Je reste pantoise quelques minutes, guettant un changement d’attitude, mais non. L’homme ne se trouve pas de défauts. Il est parfait.
 
Toujours doté d’une bonne santé, calme et très réservé, le septuagénaire a vécu sa vie. Et faisant le bilan, il n’a aucun regret. « J’ai servi mon pays. Je n’ai jamais fait de mal à ma famille, ni à la société. Personne ne peut m’accuser de lui avoir fait du tort expressément. » Il est satisfait de lui-même et de ce qu’il a réalisé. Il l’est d’autant plus qu’il n’a pas eu à laisser le pays après son passage au pouvoir. Il vit avec le sentiment d’avoir accompli son devoir. De ses quatre enfants, trois, Jean Bony, Schiller et Berwick, sont médecins, un seul Marjorie, actuellement consul général d’Haïti à Boston, est avocat et marche sur ses traces. Sage, ses derniers mots sont pour exhorter la jeunesse à aimer Haïti et à travailler pour assurer la relève du pays.  

dimanche 1 juin 2014

Henri Bazin l’honnêteté à tout prix

Source: lenouvelliste, 30 mai 2014
Par Roberson Alphonse
ralphonse@lenouvelliste.com  

Henri Bazin. Sa compétence, son honnêteté font l’unanimité. L’ex-ministre de l’Économie et des Finances, entré récemment au panthéon de la finance haïtienne, voudrait que les journées aient plus de 24 heures. Cet ancien étudiant de l’UEH, boursier de l’État, enseigne, donne ce qu’il a reçu, s’implique dans la vie de la cité. Réservé, il croit que le pays mérite mieux, qu’il faut « être honnête, surtout quand on s’occupe des biens publics ».
 
 
Dr. Henri Bazin
Source photo: Le Nouvelliste, 31 mai 2014
 
 
 « Mon âge ? Je ne le dirai pas ! », lance gentiment Henri Bazin. Bien calé dans un fauteuil couleur chocolat, chez lui, à la rue O, Turgeau, le benjamin des frères Bazin esquive les relances de journalistes fouineurs. Au pif, on devine qu’il fait 70 ans. Peut-être plus. Solide, il porte bien le poids des ans. Sa démarche de lord anglais -une partie de sa légende- reste la même. L’homme, très affable, n’est pas timide, mais discret. « Je n’aime pas parler de moi », justifie Henri Bazin, considéré comme un « grand esprit » et « l’un des Haïtiens les plus honnêtes ».
 
En quelques minutes et après un verre de jus d’orange sur glace, la glace se brise. Il parle, s’ouvre. La version « short » de sa vie, un mélange d’efforts, de sacrifices, de partage et de rectitude, fascine, suspend à ses lèvres.
 
 
Les premiers pas
 
Ce provincial, né à St-Marc, n’est pas seul à la maison. Son père, Louis Bazin, avocat, substitut du commissaire du gouvernement, et sa mère Simone avaient pris le soin de mettre deux fils au monde avant lui et trois filles après lui. « Dans la famille, tout est équilibré », plaisante Henri Bazin, qui a découvert les chiffres et les lettres à l’école paroissiale du Limbé, ville natale de son père, après avoir vécu brièvement à Gros-Morne, sur les terres de sa mère.
 
En 1945, l’année de la capitulation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, sa mère Simone, ses six enfants sur les ailes, part à l’aventure, prend une décision courageuse et audacieuse. Elle s’installe à Port-au-Prince. Le paternel reste à Limbé. L’envoi des provisions alimentaires est irrégulier. « On mène alors une vie très modeste à la maison située en face du collège St- Martial », raconte Henri Bazin avec simplicité.
 
La mère monte une pension, fréquentée des parents et des affiliés du Limbé, de Pilate. « Pour subsister lors des fins de mois difficiles, ma mère empruntait de l’argent. Elle m’emmenait régulièrement chez l’usurier pour éviter toute équivoque », se souvient-t-il, encore fier de la solvabilité quasi légendaire de sa mère. « Une dame absolument remarquable », indique Henri Bazin en hochant la tête. Scolarisé entre-temps au Petit-Séminaire Collège St-Martial, Henri Bazin raconte que la page des années de vaches maigres a été tournée en 1946. Son père, connu comme avocat dans tout le département du Nord, est élu sénateur de la République. Il est même devenu président du grand Corps.
 
Henri Bazin boucle ses études classiques. Il entre à la Faculté de droit et des sciences économiques en 1954. Colauréat de la promotion avec François Martole, il sort avec son diplôme d’avocat et d’économiste. L’excellence est récompensée par une bourse d’études. En 1957, il pose ses valises à Paris, en plein hiver. À l’Université de Paris, il passe cinq ans. Le temps de faire sa maîtrise et sa thèse de doctorat. C’était sur « Commerce extérieur et développement, exemple de la région de la Caraïbe », se souvient Henri Bazin sur qui veillait son grand frère Marc.
 
Contrairement à Marc, Henri, aimé des femmes, Henri n’était pas un bourreau des cœurs. « Marc, c’était le caïd », raconte-t-il, le regard figé, comme s'il voulait remonter le temps, ce temps.
 
 
Le bannissement
 
La tête bien pleine et bien faite, Henri Bazin prépare son retour:« J’ai voulu me mettre à la disposition de mon pays».Cela attendra. Longtemps. Au téléphone, sa mère lui assène la mauvaise nouvelle. « C’est la prison si tu entres en Haiti, mon fils ». Henri Bazin, sans le savoir, a été photographié par la police secrète du régime, pendant une manifestation anti-Duvalier à Paris, aux côtés de Hervé Denis, de Claudette Werleigh. Dans le contexte des indépendances africaines, le sentiment révolutionnaire bouillonnait dans les têtes et dans les cœurs. Pas question pour Henri Bazin d’aller en prison. La sinistre réputation des cachots de Fort-Dimanche était connue, bien au-delà des 27 000 kilomètres carrés du territoire d’Haïti.
 
 
Il reste à Paris
 
Sollicité par des camarades originaires de plusieurs pays du continent africain, Henri Bazin, en 1964, choisit le Mali. Quelques-uns de ses meilleurs amis à Paris étaient maliens. Là-bas, il devient conseiller technique du ministre du Commerce et de l'Industrie malien. Bazin enseigne aussi à l'Ecole nationale d'administration du Mali, à Bamako. Avant de quitter ce pays en 1969, Henri devient le conseiller du président Bodibo Keïta, renversé lors d’un putsch.
 
Après la parenthèse malienne, il offre ses services en tant qu’officier des affaires économiques à la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) à Genève. Il y reste pendant trois ans. Bazin revient en Afrique qu’il connait comme le fond de sa poche. Il arrive à la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique à Addis Abeba pour trois mois comme directeur de la division des questions commerciales, financières et monétaires internationales. De poste en poste, de projet en projet, HB reste finalement 14 ans en Éthiopie. Le temps passe. À ses côtés, de Mali à l'Ethiopie, sa moitié, Danielle Tardieu, militante féministe, intellectuelle engagée.
 
Loin d’Haïti, la nostalgie pèse. Henri Bazin choisit un poste de conseiller économique principal au PNUD. Il s'est établi à New York. « Je devais être le plus près d’Haïti possible », confie-t-il, rongé par l’envie de revenir chez lui, dans son pays. Ce docteur en économie, entre-temps, gérait le programme régional pour l’Afrique dont l’enveloppe était de 600 millions de dollars. « On faisait des projets dans quatre ou cinq pays à la fois », explique ce bosseur, qui est resté six ans dans le Big Apple.
 
 
Le retour au pays et les défis relevés
 
« En 1991, j’ai décidé de rentrer chez moi », confie HB. Parallèlement au cours d’économie qu’il dispense à l’Université Jean-Price Mars à l’époque, en 1992, il occupe aussi la fonction de conseiller technique au cabinet du Premier ministre, son grand frère, Marc L. Bazin. Il crée avec d’autres l’Association haïtienne des économistes. Bazin passe la main après deux mandats de président.
 
En 2004, après le départ de Jean-Bertrand Aristide, Henri Bazin accepte le poste de ministre de l’Économie et des finances à la demande de son ami, le Premier ministre Gérard Latortue. Henri Bazin vit l’une des expériences les plus révélatrices de sa vie. « La BRH, à l’époque, avait des réserves que pour un mois d’importation alors qu’il en fallait au moins pour six mois », explique Bazin, appelé à redresser la barre des finances publiques. « C’était nécessaire. Avec une situation aussi désastreuse, on ne prenait pas le pays au sérieux. On ne te fait pas de prêts avec des réserves estimées à un mois d’importation.»
 
Grâce à une cure de gestion rationnelle des finances publiques, Henri Bazin, qui a pu éviter le programme d’ajustement structurel, remet le Trésor public sur les rails. Il gronde au besoin des experts internationaux indélicats, incompétents et prétentieux. « Il faut mettre de l’ordre dans ses affaires. Se respecter, pour se faire respecter », selon Henri Bazin qui, à ce poste, a repoussé d’innombrables sollicitations pour ne pas céder aux pratiques illégales. « J’ai résisté. Absolument », indique-t-il avec virilité. À ce poste, il a aussi vu des gens dans leurs postures et leurs impostures. Il résume : « Dans certains cas, la position publique des gens ne correspond pas toujours à leurs actions ». Pour Bazin, « il faut être honnête, surtout quand on s’occupe des biens publics». « C’est clair que cela a manqué à Haïti », estime cet économiste, qui marche souvent à pied pour voir la vie, humer la réalité quotidienne. « Le peuple mérite mieux que ce qu’on lui donne », croit Henri Bazin, qui appelle à la retenue : « Soyez humble, soyez modeste.»
 
Ce Bazin n’est pas tenté par aucun poste électif. « On s’était toujours dit qu’un Bazin en politique était more than enought », explique Henri Bazin, connecté en revanche à la vie dans la cité et qui a décliné plusieurs offres pour devenir ministre pendant ces dernières années. « Je ne me boucherai pas le nez pour accepter un job, pour faire un coup comme on dit», tranche Henri Bazin, qui ne lésine pas sur ses principes.
 
 
Restituer, partager, forger l’avenir
 
Henri Bazin, qui se considère comme un privilégié pour avoir fait des études universitaires avancées aux frais de l’État haïtien, croit dans la restitution. « Ce pays nous donne beaucoup. Nous n’apprécions pas assez. Nous ne rendons pas assez». Bazin enseigne, parallèlement à l’Université Quisqueya, au CTPEA. Sa chaire est de 7000 gourdes par mois et est le cadet de ses soucis. Ce n’est pas l’argent qui le motive. Membre du conseil d’administration de HaïtiTech, une institution de formation de professionnels comme des plombiers, des électriciens Bazin offre ses services à la Chambre de conciliation et d’arbitrage, une institution qui aide le secteur privé à résoudre ses différends. L’auteur de l’ouvrage « Le secteur privé haïtien à l'orée du troisième millénaire : enjeux et perspectives » milite beaucoup pour harmoniser les rapports au sein du monde des affaires haïtien.
 
 
Ses chagrins
 
Cet homme qui vit humblement, sans superflu, ressent parfois le poids de la solitude. Certains jours, le vide laissé dans sa vie par Danielle Tardieu, sa moitié, est immense. Brutal a été le sevrage. Elle est morte dans un accident de véhicule sur la route nationale numéro un. Elle se rendait à un séminaire à l’hôtel le Xaragua. « Elle est morte sur le coup ». Pause. Une profonde respiration. Henri Bazin n’est pas du genre à étaler ses émotions. Au téléphone avec l’une des ses sœurs, il sourit pourtant. D’un autre souffle, ce père d’une jeune femme de 27 ans née d’une autre relation évoque le parcours admirable dans l’enseignement de sœur Colette Bazin. « 54 ans dans l’enseignement. C’est extraordinaire », explique Henri qui a une anecdote empreinte d’affection pour chacun de ses frères et sœurs.
 
Il y a dans sa tête la chaleur, les moments de bonheur quand ils vivaient à la rue Lamarre, non loin de Lakou Mouzin, fréquenté à l’époque par un certain Gérard Gourgue, un Pierrot Riché. « Des aînés », explique Henri Bazin qui balance sur son fauteuil ses souvenirs d’homme de province, resté vertical jusqu’au bout.